Une vie d'occasion

58% des français disent avoir acheté au moins 1 objet d’occasion ces 12 derniers mois.

Est ce une mode ou un vrai changement de société ?

Je me souviens de mes premiers écrits sur internet, il y'a plus de 10 ans, où j'évoquais la tendance du moment : la consommation collaborative, aussi appelée économie du partage. Un terme moins utilisé depuis, car cette forme de consommer est devenue une part de l'économie réelle, le coeur d'activité de milliers d'entreprises. Par exemple, le marché des vêtements d’occasion pèsera 1 millard d’euros en France en 2020.


Ce principe d'économie du partage tient en un seul exemple : on utilise une perceuse 12 min dans toute sa vie, alors pourquoi en être l'unique propriétaire ? Partant de ce constat, on change progressivement sa manière de consommer, d'acheter, d'accéder à des services, de se déplacer, de travailler, de se former,... Une des premières choses que j'ai fait quand j'ai eu 18 ans : me créer un compte sur eBay. Voilà comment ma vie d'occasion a commencé 😇


Comment vivre avec de l'occasion

Au début, comme pour beaucoup de gens, on se lance dans la démarche pour des raisons économiques : c'est la crise (2008), tous les moyens sont bons pour réduire ses dépenses, voir même gagner quelques euros, et ce, entre particuliers. C'est bien la base de ce principe, appelé "peer to peer" : j'ai une perceuse, j'en fais profiter mes voisins. Le voisin paye 1€ pour avoir une perceuse temporairement, je gagne 1€ qui rentabilise ma perceuse. Je me souviens du site lamachineduvoisin.fr , né dans ce contexte de crise en se basant sur le même principe, mais appliqué à la machine à laver.


Rapidement, les objets matériels ont fait place à des services : la création de BlaBlaCar, qui était alors covoiturage.fr, un site que j'ai connu gratuit... L'offre et la demande ont explosé et le site a rencontré le succès qu'on lui connait. Déjà 10 ans que j'y suis inscrite et que le covoiturage reste mon 1er mode de déplacement hors Angers.

Puis il y a eu leboncoin, qui est aujourd'hui le site, tous sujets confondus, que je consulte le plus ; allovoisins, dont je me sers dès que j'ai besoin d'un service ; AirBnB, que j'utilise moins maintenant mais qui fut une vraie révolution pour les voyageurs ; Vinted, beaucoup plus récemment pour (re)vendre quelques vêtements ;... La liste de toutes les plateformes que j'ai utilisé et qui ont participé à façonner mes habitudes et ma vie quotidienne est longue.


Internet a largement contribué à démultiplier l'impact et l'audience de ces pratiques, néanmoins je n'en oublie pas les lieux, que j'ai instinctivement fréquenté parallèlement à mon utilisation des plateformes : Emmaüs, depuis l'enfance c'était un rituel avec mes grands parents ; les friperies, que j'ai assidument visité pendant mes études à Paris ; la Ressourcerie des biscottes à côté d'Angers, où je me rends au moins une fois par mois ; les Repair Café ; les commerces d'occasion spécialisés ;...

Sans oublier les évènements : organiser un vide maison géant sur un WE quand notre maison familiale a été vendu ; faire au moins un vide grenier par an, et des vides dressing plusieurs fois par an ; organiser une troc-party ou participer à une gratiferia...


Les années passant, le "peer to peer" s'est professionnalisé et est devenu un business. Des sites créés humblement en 2008 pour aider à surmonter la crise sont devenus des poids lourds. Les millions de français qui ont fait évoluer leurs habitudes pour des raisons économiques ont entrainé d'autres français qui l'ont fait pour d'autres raisons : impact environnemental, donner un sens à son pouvoir d'achat, créer des emplois durables et non délocalisables,... À l'heure où le black friday déchaine de moins en moins les passions et laisse place à des initiatives comme le green friday, l'occasion est devenu un véritable marché. Même les marques / entreprises traditionnelles d'y mettent. Et c'est tant mieux.


Ma vie d'occasion, elle a commencé il y a presque 15 ans. Par nécessité économique, puis par conscience écologique. Oui, les comportements ont évolué et les raisons de se tourner vers un mode de vie différent aussi. Les préoccupations environnementales ont pris de l'ampleur, ainsi qu'une envie de consommer différemment, de soutenir une forme d'économie à laquelle on croit et donc, essayer de changer progressivement les choses. Oui, cela nécessite de bousculer certaines habitudes, et de faire face à un certain nombre de clichés persistants. "L'occasion", ce n’est pas une question de moyens. C'est réorienter son budget, pour des moments, plus que pour des choses.



Le défi rien de neuf


En 2018, je me suis lancée dans un challenge proposé par l'association Zero Waste France : le défi "rien de neuf". L'objectif est simple : minimiser ses achats neufs sur une année, et trouver autant que possible des alternatives pour subvenir à ses besoins en matière d'objets non consommable (ni hygiène ni l'alimentaire ne sont intégrés au défi). En France, 45 000 personnes suivent ce mouvement et sont inscrites au défi "rien de neuf". Je pensais vraiment que je n'allais rien apprendre de plus que ce que je pratiquais déjà au quotidien, mais détrompez vous, on peut toujours faire plus !


Le plus gros déclic de cette année, ça a été la découverte du troc, et de ré utiliser Facebook pour ce que c'est : une communauté. J'ai rejoint des groupes de trocs, de dons, de zero dechet, d'échange de services, de vide dressing, etc. À chaque besoin, il existe forcément une solution, à proximité, chez quelqu'un. C'est comme ça que j'ai commencé le troc : j'ai fait une pile de choses dont je me servais pas, et j'ai progressivement troqué ces objets contre des choses du quotidien dont j'avais besoin et que je ne voulais pas acheter neuf. Ainsi, les objets circulent et sont réutilisés, plusieurs fois, au lieu d’être jetés. C'est une grande satisfaction personnelle.


Grâce au défi rien de neuf, j'ai aussi découvert les Repair'Café qui se tiennent dans chaque quartier d'Angers, j'ai fait du don d'habits à Apivet un réflexe, je n'achète un nouveau vêtement (d'occasion) que si j'en enlève un de mon placard, j'ai découvert et acheté sur BackMarket, ainsi que d'autres réseaux : ENVIE pour l'électroménager, du beau linge qui propose de l'ancien linge blanc d'hôtellerie, le closet pour la location de vêtements, MyBynocle pour revendre mes lunettes de vue, j'ai (re)pris un abonnement en médiathèque, fait des dons sur l'appli Geev...


En savoir plus : Défi rien de neuf


Et maintenant ?


Lorsque l'on a développé autant de réflexes "d'occasion" dans son quotidien, on image pas revenir en arrière. Je n'ai jamais acheté un téléphone neuf en 15 ans, et ça ne me viendrait pas à l'esprit de le faire.

Je vois comme une véritable opportunité d'intégrer à l’éducation des nouvelles générations cette façon de consommer. Même si le plus souvent, c'est l'entourage qui est le plus dur à convaincre. Pourtant, ces questions de choix de société sont collectives et nous concernent.


Dans le réemploi et l'économie circulaire, on s’appuie beaucoup sur l’humain, car on ne peut pas automatiser la réparation d’un appareil ou la vérification de son état. L'occasion est un modèle de consommation vertueux, où l'on promeut le "moins" (car il est nécessaire d'utiliser moins de ressources) et le "mieux" (de meilleure qualité ou plus durable).

Le chemin parcouru depuis 10 ans est énorme, et il est impossible de prévoir où nous en serons dans 10 ans. On peut parier, si on est optimiste, que la société prendra progressivement ses distances avec la consommation de masse des Trente Glorieuses pour aller vers quelque chose de plus sobre.


Plus de seconde main, plus de location (et moins d’achat), plus d’usages que de propriété, plus de réparation, plus de partage,…


À voir : "Mener une vie d'occasion", reportage d'Envoyé Spécial